Guru et disciple, une relation hors norme

Décidément, l’enseignement du yoga en Occident est bien différent de l’Inde, où toute la transmission et l’initiation dépendent du personnage central qu’est le guru. En Inde, c’est individuellement et dans le secret total que la Tradition se transmet, transmission dont le guru est l’instrument unique et incontournable. En Occident, on évoque fort peu le guru, sauf dans des phrases telles que «quand le disciple est prêt, le guru paraît ». Partant de ce dicton, certains Occidentaux espèrent rencontrer cet être fabuleux, presque mythique, qu’est le guru, et croient que, dès lors qu’on la trouvé, tous les problèmes seront résolus comme par magie. De cette phrase archi-connue, on ne tire pas toutes les conclusions qu’elle implique. La première, c’est que le disciple doit être prêt, donc qu’il ne s’agit pas d’attendre béatement la rencontre magique avec le guru pour se mettre à travailler le yoga, donc se préparer. En somme, il s’agit de retrousser ces manches, de se mettre au travail, de labourer le sol, de l’ameublir, bref de le préparer à recevoir les semences que le guru y sèmera.

Une chaîne ininterrompue

Le disciple indien ne se contente pas non plus d’attendre cette rencontre du hasard : il va éventuellement parcourir toute l’Inde à la recherche de celui qui sera son guru. L’adepte indien sait que le guru a été initié par un initié, lui-même initié par un guru, et ainsi de suite jusqu’à l’origine divine, selon la légende du yoga. L’Indien se sent ainsi relié à toute la Tradition vivante, incarnée par la chaîne ininterrompue des gurus, aboutissant à son guru.

Généralement, on sait aussi, en Occident, ce que le mot guru veut dire : étymologiquement, la syllabe gu signifie l’obscurité, et ru, ce qui dissipe. Donc, littéralement, le guru est celui qui dissipe l’obscurité, qui éclaire son disciple, grâce à sa connaissance de la grande Tradition, dont il est porteur, grâce aussi à sa sagesse. Mais, contrairement à ce que l’on croit souvent en occident, le guru ne fait pas le travail à la place de l’élève. Pensons à la parole des Upanishads, où il est question d’un homme qui a été abandonné seul dans le désert, loin de son village, avec, en plus, les yeux bandés. Situation inconfortable s’il en est. Puis, survient quelqu’un qui lui ôte son bandeau, qui lui donne la lumière. Mais cet homme ne lui dit pas : »Ne pleure pas, je vais te prendre par la main et te conduire jusqu’à Gandharvas » (c’est le nom du village), il lui dit seulement : « Marche dans telle direction puis, quand tu seras sorti du désert, tu demanderas ton chemin et on te dira comment arriver à Gandharvas. » C’est donc le disciple qui doit marcher !

Une autre parabole indienne site un guru qui s’installe sur les rives du Gange pour y méditer ;  comme il a apporté sa nourriture dans un bol, avant de s’installer pour méditer, il creuse le sable, y dépose son bol, puis le recouvre pour qu’il reste frais. Il y a donc, en face de lui, sur la berge, un petit monticule de sable, grand comme une taupinière, qui lui indique où retrouver son casse-croûte. Viennent alors des dévots qui voient le saint homme perdu dans sa méditation et qui l’on vu creuser le sable. Croyant à quelque rite secret, ils se mettent chacun à faire leur petit tas de sable et bientôt des dizaines de ces taupinières émaillent la berge. Quand le guru sort de sa méditation (toujours selon la parabole), il ne retrouve plus son bol avec son repas ! La leçon de cette histoire, c’est qu’il ne suffit pas de copier servilement les choses extérieures, il faut aussi savoir pourquoi on les fait, et on ne peut pas les deviner ainsi, sans avoir été initié.

Ce qu’on cherche vainement dans la littérature yogique, c’est une description claire et précise de la nature profonde de la relation qui s’établit entre le guru et le disciple. J’y ai beaucoup réfléchi et els choses commencent à se clarifier.

Tout d’abord, le guru est nécessairement quelqu’un qui a lui-même été initié et qui, de ce fait, est habilité à donner l’initiation (dikshâ), selon un rituel secret qui varie certainement d’un guru à l’autre, d’un courant yogique à l’autre, mais ce qui est commun, et toujours soigneusement gardé secret, c’est la transmission du mantra. Ce mantra, qui correspond à l’évolution actuelle et future de l’adepte à l’initié, même s’il n’y a pas âme qui vive à des kilomètres, est murmuré à l’oreille du disciple, lequel s’engage à en garder le secret. Toutefois, cette initiation vient seulement après une intimité prolongée, car le mantra doit être choisi « sur mesure » en quelque sorte, par le guru, après qu’il ait perçu la personnalité profonde, intime, du ou de la disciple – car le couple guru-disciple peut être indifféremment constitué de deux personnes du même sexe ou de sexe opposé, notamment dans le Tantra, où il y a aussi des gurus féminins.

Cerveau et mental ne sont pas identiques

Cette relation est unique, quoique différente, pour chaque guru. Et elle ne correspond de ce qui est connu dans les relations humaines, non yogiques, donc il n’y a pas de mot dans notre lange pour qui la désigne.  Bien sûr on peut dire d’abord qu’il y a un rapport impliquant une confiance réciproque totale, et que le guru est à la fois le confident, l’ami, le précepteur, le guide, mais aussi le père, le frère, celui qui permet l’épanouissement spirituel et corporel de l’élève
Cela nous donne une vague idée, mais ne nous renseigne pas sur la nature profonde du lien qui s’établit, et que je peux le mieux résumer en le qualifiant de communion psycho-mentale. Cela dit tout mais n’explique rien.  Question : que faut-il entendre au juste par « relation psycho-mentale » ? ce n’est pas simple, et nous allons, ensemble, essayer de comprendre.

Ce qui rend ce type de relation incompréhensible aux non-yogis, c’est, répétons-le, qu’elle ne correspond à aucune relation humaine « normale » : sans être anormale, elle est hors-norme. Pour la comprendre, nous devons nous entendre sur ce qu’il est convenu entre nous d’appeler le niveau « psycho-mental ».ne nous pourrons rien y comprendre si nous ne prenons pas conscience que le mental  (mind en anglais) est une chose, et que le cerceau en est une tout autre. Pour une certaines science occidentale, matérialiste et réductionniste,  la vie se limite à un ensemble de réactions physico-chimiques, et la pensée, la conscience, sont de simples sous-produits du cerveau en activité. Pour la pensée yogique, le psychisme, lequel inclut aussi la citta, la substance mentale, ainsi que le « moi-je » (mais non le Soi) est un champ de force qui englobe le cerveau. Donc, le psychisme, le niveau psycho-mental, n’est pas inclus dans le cerveau, c’est plutôt le cerveau qui est inclus dans le champ de force psycho-mental, tout comme le poste radio est dans le champ électromagnétique et non pas le cham électromagnétique inclus et limité au poste récepteur.

Vision imaginaire ou bien fait réel ?

Comment pouvons-nous, en bonne logique, savoir si cette vision est correcte ou non ? C’est relativement facile malgré tout. Nos scientifiques, dont les spécialistes en neurologie cérébrale, ont dressé une cartographie de l’écorce cérébrale et y ont localisé avec précision diverses zones, dont la zone de la vision, les zones olfactives, auditives, du toucher, etc. Fort bien ! beau travail et personne ne niera l’existence objective de ces zones. Mais il y a des questions non posées, parce que gênantes, et que nous allons, naïvement, nous poser ! Réfléchissons-y : je ne vois pas à un endroit, je n’entends pas à un autre, je ne flaire pas à encore un autre endroit, tout se rassemble en une seule image globale.

D’où ma question : où est-ce que tout cela se rassemble, se centralise quelque part dans le cerveau ? A-t-on trouvé le pont où tout conflue ? Je n’ai jamais entendu poser cette question impertinente de la fusion des diverses impressions sensorielles se rassemblant pour former l’image que je perçois ici et maintenant.   Même si l’on découvrait quelque, part dans le cerveau, un petit amas de neurones qui serait ce point de centralisation, cela ne ferait que déplacer le problème, car, dans ce petit amas, il y aurait des cellules qui percevraient la vision, d’autres, l’olfaction, etc. je devrais donc postuler u super-centre, formé d’une seule cellule, mais, outre le caractère impensable de cette hypothèse -  la vie ne prendrais pas ce risque -, je me trouve Gros-Jean comme devant avec ma question : dans cette cellule, composée de centaines de millions d’atomes, où donc se trouve l’image que je vois ? Nous retombons sur la notion de citta, la substance mentale qui prend ces formes que je perçois.
Mais « psycho-mental » dépasse la notion de citta. Donc, restons-en à cette notion du champ de force subtil psycho-mental non limité au cerveau et distinct de lui, et nous comprendrons mieux encore quand nous étudierons les relations qui existent entre le cerveau, le système nerveux, d’une part, le psycho-mental d’autre part.  Commençons par la plus connue, la relation qui existe entre « le cerveau, les sens et le système nerveux ». il est bien évident que nos divers récepteurs sensoriels sont sans cesse bombardés par des avalanches de stimuli, lesquels sont transmis au cerveau, où le champ de force psycho-mental s’en empare pour former l’image familière du monde dit extérieur. La preuve que c’est bien le champ psychique, l’antakarana (littéralement l’instrument psychique de perception et d’action), qui utilise le cerveau, c’est que par la volonté nous pouvons décider de percevoir ou non tel ou tel type de stimuli plutôt que d’autres. Quand plusieurs personnes assises autour d’une table conversent ensemble, nous prêtons attention à ce que dit telle ou telle et l’isolons parfaitement du contexte global. Par contre, si nous plaçons un micro, celui-ci se contentera de tout accepter sans discrimination, et cela deviendra un charivari confus, un brouhaha. Le cerveau est donc un intermédiaire important, essentiel, mais pas ultime. C’est l’instrument intérieur, l’antakarana, qui perçoit et décide, en somme, de percevoir telle ou telle information. Dans certaines circonstances, nous pouvons même inhiber tout cela et ne plyus rien percevoir du monde dit extérieur. C’est même un des objectifs du yoga mental, de la méditation selon Patanjali.

Il y a des circonstances où l’antakarana n’intervient pas : dans les actions-réflexes, qui constituent une minorité. Si vous avez un minimum de notions d’informatique, vous savez ce qu’est une interface. Le cerveau est ainsi une interface entre le psychisme, le niveau psycho-mental et les organes des sens prolongés par le système nerveux et le cerveau. Donc, il y  un flux continu d’informations qui va du monde dit extérieur vers le cerveau.

La puissance des images

Mais il faut aussi tenir compte de l’action du psycho-mental sur le cerveau. Le niveau psycho-mental, précisons-le, est celui des images, des sentiments et de la verbalisation, mais aussi du moi-je. Au moyen d’images, créées par le psycho-mental et dan,s le psycho-mental, ce niveau agit sur le cerveau, lequel passe l’information au système nerveux, qui l’exécute. Supposons que pendant une guerre, un télégramme parvienne à une maman : « Votre fils vient d’être tué au front. » Elle deviendra pâle comme un linge, ou même elle s’évanouira. Les mots du télégramme ont entraîné la création d’une image, laquelle a agi sur l’interface « cerveau », et, sans aucun stimulus extérieur autre que ces mots, le système nerveux a déclenché l’évanouissement. Supposons que, par bonheur, ce télégramme était une erreur ! le lendemain en arrive un autre disant : « Votre fils va bien, c’était une erreur : il y a eu confusion de personne. » La maman se serait donc évanouie sans raison ni cause matérielle. Dans ce cas, à partir d’une image très forte au niveau des sentiments, une réaction spectaculaire du cerveau et du système nerveux s’est produite. Ceci est un exemple presque extrême, mais on pourrait ainsi citer des dizaines d’exemples de l’action des images mentales sur le corps et l rôle dans le cas précis de la suggestion et de l’hypnose, laquelle n’est plus mise en doute, même dans les milieux scientifiques les plus matérialistes et conservateurs.

 Un cerveau passif et un mental ultra-actif

Donc, le cerveau reçoit des impulsions à partir du bas (du monde extérieur et des sens) et du haut, par le psycho-mental. Quel rapport cela peut-il avoir avec la relation guru-disciple ? Il s’agit d’établir d’abord un contact au niveau psycho-mental seul, pour aboutir ensuite à cette communion dont il a été question plus haut. Par diverses techniques (et j’en décrirai un peu plus loin), on vise à créer la situation apparemment paradoxale où l’on a, d’une part, un cerveau totalement désactivé, endormi et, d’autre part, un mental hyper-lucide et hyperactif. En peu de mots, grâce aux techniques appropriées, on laisse le cerveau accéder à un état presque équivalent au sommeil, en le relaxant et en réduisant les stimuli sensoriels, y compris proprioceptifs, en parallèle avec un psychisme très actif qui crée des images mentales très claires, quasi hallucinatoires, accompagnées de verbalisations, mais sans activer le cerveau. Cela se fait le mieux le soir, voire même en dormant ! Quand on dort, et puisque l’on s’endort, c’est parce que l’on se trouve dans un environnement où il y a peu de stimuli extérieurs. Traditionnellement, c’est pendant la méditation précédant tout juste le sommeil que la mise sur la même longueur d’onde se fait le mieux. L’image mentale évoquée est, après une période d’entrainement variable, celle du guru (chez l’adepte), celle du disciple (chez le guru). Après avoir gardé le cerveau totalement inactif (on le sait parce qu’on est capable de conserver l’image sans distractions), tout se passe uniquement au niveau psycho-mental, lequel est, pensons-y, un champ de force qui dépasse de loin le cadre étroit du cerveau et même du temps et de l’espace. Il n’est pas surprenant que les phénomènes de télépathie spontanée se produisent surtout pendant la nuit, de même que les rêves prémonitoires, parce que le vrai sommeil est, par définition, un état d’activité minimum du cerveau. Il peut y avoir transmission de messages télépathiques spontanés tellement forts qu’il y a réveil, et cela surtout quand il y a des liens affectifs très puissants : mère-enfant, par exemple.

Dans le cas de la relation guru-disciple, une fois que la mise « en accord » ou « réglage sur la même longueur d’onde »  s’est faite, et que l’initiation a été donnée, cette communion ne se termine pas lorsqu’on revient à l’état de veille normale :  elle se poursuit dans l’inconscient et devient, lorsqu’elle est entretenue et fortifiée par des méditations appropriées sur une longue période, un état permanent et une relation indélébile et continue. C’est pourquoi, dans le couple guru-disciple, il n’existe pas de « divorce ». Le guru prend le disciple en charge totalement, ce que le disciple accepte et met en œuvre, guidé par les instructions du guru.

Désolé que ces explications puissent sembler un peu complexes, mais comme il s’agit d’une situation hors-normes, elles ne peuvent pas être simples. Une fois réalisées, cette communion de psychisme à psychisme est indestructible et transcende le temps et l’espace. Même à des milliers de kilomètres de distance, guru et disciple restent en contact étroit, de nuit comme de jour, même si on n’en est pas conscient en permanence.

Un exercice préparatoire

Voici un exercice de base, destiné notamment à préparer l’adepte à la rencontre avec le guru. Assis, le soir,  près de son lit, voire même dessus, l’adepte s’installe dans sa position de méditation favorite, qui est celle où il est en équilibre et où il peut relaxer tout son corps, tout en conservant sa position. Première étape : désactiver le cerveau. Pour cela, il faut en prendre conscience, c’est-à-dire percevoir l’existence de l’espace intérieur du crâne et y sentir la présence du cerveau. Une fois qu’on le perçoit ─ ce n’est cependant jamais une impression de présence aussi nette que celle d’une main ou d’une autre partie du corps par exemple ─, il s’agit de relaxer le cerveau, et pour cela on l’abandonne à la pesanteur. Une fois que le cerveau se relaxe, on y perçoit les pulsations cardiaques, sur le rythme desquelles on imagine le « ông, ông, ông »… Quand le cerveau est devenu très calme, on a l’impression qu’on pourrait s’endormir, et c’est là l’instant délicat : sans accepter de s’endormir, on imagine sa fleur préférée, par exemple une belle rose, mais ce ne doit pas être une image statique. On peut l’imaginer à peine entrouverte, puis on la laisse s’épanouir lentement. Ensuite, à mesure qu’elle s’ouvre, on en modifie la couleur. On peut, par exemple, partir d’une rose pourpre, puis la laisser virer  au jaune, enfin au blanc pour revenir ensuite au pourpre. Puis la laisser se faner et perdre ses pédales. C’est modifications peuvent s’accompagner d’un commentaire verbale. On peut, si possible, garder aussi le parfum imaginé de cette rose à l’esprit, pendant tout ce temps. Mais ne pas laisser d’autres impressions que l’image et le parfum constituer cette image. Des stimuli parasites imaginés risquent de réactiver le cerveau, ce qui se remarque aussitôt au fait qu’on est distrait, qu’on perd l’image. Si c’est le cas, ramener inlassablement la fleur dans le psycho-mental. Tout cela n’est pas facile à réaliser, mais c’est un exercice de base essentiel. On peut arriver à percevoir le dynamisme vitale de la fleur, qui est le même que celui qui nous anime tous. Et on peut parvenir à communiquer en quelque sorte avec la fleur. Même si vous n’attendez pas de guru, il s’agit d’une discipline de base dans le contrôle du mental, donc sur la voie du yoga psychique, qui nous ouvre une foule de possibilités, sensorielles autant qu’extra-sensorielles.

Le chagrin, de l’eau salée plus quelque chose ?

Pour bien des scientifiques, la pensée et la conscience, ce sont des molécules qui s’animent, de simples réactions chimiques. Il est vrai que des émotions se manifestent au niveau corporel. Si on a du chagrin, il arrive qu’on pleure. Et l’on pourrait recueillir ces larmes, les analyser et dire que l’on a découvert la formule du chagrin, qu’il s’agit surtout d’eau plus du chlorure de sodium, plus quelques autres corps. Pourrait-on dire que cette eau salée c’est le chagrin ? Ridicule.
Bien sûr, en lisant ce qui précède, un scientifique borné (ils ne le sont pas tous heureusement !) dira qu’on a beau ouvrir le cerveau, nulle part on ne trouvera trace de ce psycho-mental. Tout d’abord, la notion de champ de force n’implique pas un élément surnaturel ou métaphysique, mais un état ultra-subtil de la matière. Si j’ouvre un poste récepteur de radio, je n’ai aucune chance d’y voir ou d’entendre les ondes hertziennes. Donc, je pourrais dire, en partant du même raisonnement, que le fait de ne pas voir le psycho-mental en prouve l’inexistence. Le cerveau est un instrument de manifestation, tout comme le poste radio est l’instrument de manifestation des ondes de radio.

Ceux pour qui les zones de perception sensorielles seules existent affirment que si on détruit telle ou telle zone du cortex cérébral, on ne perçoit plus telles ou telles impressions sensorielles. C’est vrai, mais seulement relativement. Il y a des cas authentiques et authentifiés, donc scientifiques, où, après la destruction de l’un ou l’autre centre, s’en reconstitue un nouveau, grâce au vouloir du moi-je et du psycho-mental ! De même, si la nuit, subrepticement, je peignais en noir les lentilles de contact de quelqu’un, le matin, il ne verrait plus rien. Donc, je pourrais dire que ce n’est pas la personne qui voit, mais bien les lentilles de contact ! Bien sûr, la pensée, la conscience s’accompagnent de modification au niveau psycho-chimique, mais la vie est infiniment plus que ces réactions de la physique et de la chimie.

La télépathie n’est guère plus mystérieuse que le rapport entre un talkie-walkie et un autre talkie-walkie. L’un diffuse une vibration électromagnétique et, comme l’autre est accordé, par le phénomène de la résonnance, le second restitue l’émission. Bien sûr, on dira que la portée de ces émetteurs est limitée, par exemple, à deux kilomètres. C’est relativement vrai, car au-delà de cette limite, je ne percevrai plus d’émission. Je dis relativement, car cela dépend du degré de sensibilité du récepteur ; avec un récepteur plus sensible, je percevrai l’émission à, mettons dix kilomètres. Il y a ainsi une petite sonde spatiale qui frôle Jupiter et qui a emporté un émetteur d’un volume égal à un litre, activé par des batteries solaires, donc un très faible courant, et qui envoie des quantités phénoménales d’informations à la terre, telles qu’il faudra des années aux spécialistes pour les décoder. Bien évidemment, sur terre, ce n’est pas avec un poste de radio à quatre sous qu’on peut capter des émissions. Il faut de monumentales antennes. Or, un cerveau humain est, pour moi, bien plus perfectionné que de la quincaillerie sophistiquée – car cet émetteur ou ce récepteur est-ce autre chose que de la quincaillerie ? —, et il est un simple instrument au service du psycho-mental. Les yogis sont des gens qui, grâce à leur pratique mentale prolongée et à leur capacité de concentration, ont développé la sensibilité de leur récepteur psychique, autant que sa capacité d’émission. Et l’initiation est notamment la mise en résonance de deux psychismes. Bien sûr, les choses sont plus complexes que ce qui précède, mais en gros, c’est ainsi que cela se passe.

Mais tout comme le goût de la fraise ne peut être compris que si l’on en a mangé, de même cette relation privilégiée « guru-disciple » ne peut guère être comprise que si on la connaît ou l’a connue. Et aucune étiquette connue ne s’y applique.

Est-ce le disciple qui fait le guru ?

La question qui se pose est : comment et quand devient-on guru ? Il n'existe pas d'école de formation de gurus, ni de diplôme de guru, alors qu'est-ce qui fait qu'on devient - éventuellement - guru ? On peut dire qu'il y a des conditions préalables à remplir, dont le fait d'être un initié, d'avoir une longue pratique personnelle du yoga, d'avoir atteint des états de conscience yogique spécifiques, mais c'est le disciple qui fait le guru. Aussi longtemps que le futur guru n'a pas de disciple, il n'est que potentiellement guru. Il le devient lorsqu'il est reconnu par le/la disciple et réciproquement, et non par une décision délibérée, préméditée. Chacun des deux sait qu'il a rencontré le guru ou le disciple. Comment le sait-on ? Par intuition. Tout le reste découle de cette intuition primordiale, et la relation s'établit et s'approfondit au fil des mois et des années, par une mystérieuse alchimie, par un lent processus de maturation, que rien ne peut plus dissoudre. Cette relation privilégiée est rare, ce qui implique que le disciple n'a qu'un seul guru, même s'il se reconnaît des « upa-gurus », des maîtres, et que le guru, même s'il a de nombreuses personnes qui le suivent, n'a que très peu de disciples au sens total du terme. Mais pourtant, c'est ainsi que le yoga s'est transmis au fil des siècles et des millénaires.

Conclusion : une partie importante de la Tradition peut se transmettre sans cette relation ultra-personnelle qu'est le rapport « guru-disciple », par toutes les voies que nous connaissons et utilisons en Occident (cours, livres, etc.), qui peuvent constituer une préparation adéquate à l'éventuelle rencontre avec le guru, laquelle ne peut être ni programmée, ni préméditée.

Et si l'on ne rencontre pas le guru ?

Même sans rencontrer le guru, ce qui se mérite, néanmoins il est possible d'aller assez loin dans le yoga. Cela implique qu'il faut poursuivre son travail yogique sans trop se poser de questions. Il y a d'abord tout un travail de purification et de maîtrise de corps qui se justifie déjà lui-même, puis toute une pratique mentale et psychique. Cela nous amène à une pratique persévérante et sérieuse du yoga dit « du corps » et du yoga mental par la méditation. Et l'on peut aussi compter à ce qu'il est convenu d'appeler le guru intérieur et qui peut nous mener très loin sur la voie du yoga.

Il n'y a donc pas de questions à se poser, mais à se harnacher pour un travail personnel persévérant qui apporte automatiquement sa récompense, qu'on ait la chance ou non de rencontrer un jour le guru espéré et attendu. Mais on rencontrera fort probablement des upa-gurus qui nous aideront sur notre voie vers la découverte du Soi, du Spectateur mystérieux caché derrière tous nos états de conscience.


Ce que l'on peut retenir de ce qui précède est inclus dans ce dernier paragraphe et aussi nous fait deviner ce que peut être cette relation, si essentielle au yoga, entre le guru et le/la disciple. C'est une exclusivité du yoga, car il faut un long entraînement mental pour arriver à ce stade où le cerveau est désactivé mais le mental parfaitement lucide et actif à travers ses visualisations. Sans cette condition, une transmission pure et simple de techniques corporelles et psychiques, ainsi que de données philosophiques est possible, mais cela ne suffit pas pour établir ce lien unique et « hors-normes » qu'est la relation guru-disciple. Bien sûr, dans la vie « ordinaire » des liens très profonds, voire ultimes, peuvent s'établir entre les êtres, mais cela ne correspond pas à ce rapport psycho-mental de communion tel qu'il s'établit entre le guru et le disciple. Néanmoins, bon travail à chacun, avec ou sans guru !

André Van Lysebeth (Revue Yoga n° 261 Mai-Juin 1994)